Danièle Linhart
La première fois que je me suis adressé à Danièle, ce fut en fin d’une manifestation. L’avoir entendue une semaine plus tôt, lors d’une rencontre diffusée en ligne, m’a permis de la reconnaître. Mon engouement à l’aborder fut motivé par son discours qui fit particulièrement écho à mes réflexions concernant le travail, nourri par mon expérience, dans le « monde du travail ».
« Ce qui prime, c’est la capacité
d’asseoir une emprise sur les travailleur-e-s »
Danièle Linhart, l’ouvrage
Danièle Linhart est une figure incontournable dans son domaine de recherche. Sociologue du travail et de l’emploi, directrice émérite de recherche au CNRS, autrice de nombreux ouvrages, elle a observé tout au long de sa carrière les dommages inhérents au lien de subordination dans le monde du travail.
Ce lien archaïque, comme elle le définit, subsiste encore, en parfaite contradiction avec une société qui se voit en miroir comme moderne et civilisée. En s’intéressant aux évolutions des conditions de travail sous l’effet de la modernisation des entreprises et des nouvelles méthodes de management, elle en développe une approche critique, particulièrement intéressante concernant les conséquences délétères qui impactent le collectif de travail. Elle observe une division du travail poussé à son paroxysme. Son concept opérant de « précarité subjective » permet de saisir l’enjeu du mal-être qui se joue, en premier lieu dans l’emploi, débouchant sur une perte de sens.
Le travail au cœur de nos sociétés est le lieu d’échange par excellence. Il arrive encore que l’on entende le slogan tout est politique. Le slogan tout est travail serait également une formule qui pourrait « faire sens ». Bien qu’il faille savoir par endroit se garder de formules englobantes, car comme le souligne David Graeber « Les totalités […] sont toujours des créatures de l’esprit » (1). Encore faudrait-il se mettre d’accord sur la définition même de qu’est-ce-que le travail. Du quand travaille-t-on, pourrait-on dire, ou du quand ne travaille-t-on pas. Les œuvres à vocations sont souvent considérés comme une sorte de non-travail, tant elles « ont du sens » et que le plaisir d’œuvrer est constant ou quasi constant.
La perte de sens au travail se traduisant aussi par un déficit de représentation de son propre travail, un manque de perspective, un manque de réalisation. On ne construit plus l’avenir, on accompagne une société instable, variable selon le cours des Bourses internationales, aux objets jetables, où même les « travailleurs stables ne se sentent pas à l’abri, et appréhendent l’avenir » (Linhart, 2012). Paradoxalement, on ne cesse de nous enjoindre à nous pro-jeter, à faire des projets dans à peu près toutes les sphères, travail, vacances, voyages, développement familiale, personnel ou budgétaire. Des objectifs, souvent sans queue ni tête. Reprendre pied sur son travail, sur le sens à lui donner, à travers une organisation propre, écarté des modes d’emplois, et réinvestir dans le collectif de travail en devient la condition de l’émancipation. Comment arracher les collectifs de travail au lien de subordination ? Deux pistes se superposent, et se complètent. La législation et la cotisation.
Au-delà de la ressource que ces travaux nous livrent, Danièle est une source d’inspiration d’une grande sensibilité. Lors de notre rencontre, j’ai pu apprécier la qualité de son approche et de son écoute. Une écoute empathique qui lui permet de rebondir et de reprendre les propos entendus, les analyser et les affiner.
Danièle Linhart est une sociologue française, née en 1947, spécialisée dans l’analyse des transformations du travail et de l’emploi. Elle est directrice émérite de recherche au CNRS et a été professeure à l’Université Paris-Nanterre. Elle fut aussi membre du comité de rédaction de La Nouvelle Revue du Travail.
(1) Pour une anthropologie anarchiste, David Graeber, 2006, ed Lux














